| Rue
Watt
Il
marche dans la ville, s’arrête devant une palissade couverte
de tags et sort son appareil photo. Un touriste en goguette ?
Non ! Alain Milon est professeur de sociologie, spécialisé
dans l’étude des graffitis. Professeur de philosophie au début
des années 80 à Los Angeles, assistant d’un professeur en
littérature française à UCLA après avoir consacré une thèse
à « l’esthétique de Hegel », Alain Milon découvre
sur les façades décrépies du quartier noir de Watt d’étranges
inscriptions mi-hiéroglyphe, mi dessin : les premiers
tags. Désireux de comprendre de quoi il retourne l’enseignant
revient souvent dans le district le plus mal famé de Californie.
Il y découvre un autre visage de l’Amérique : celle des
laissés pour compte, des junkies et des bandes et essaye de
comprendre la symbolique de ces curieux graffitis qui présentent
des analogies avec les fresques murales amérindiennes qu’il
a pu admirer au Mexique. Il découvre rapidement la signification
de ces initiales inscrites à la hâte sur les immeubles. « Nous
étions en pleine guerre des gangs et chacun marquait son territoire.
Les premiers tags répondaient à cette logique d’appropriation
territoriale. Je passais à intervalle régulier, en voiture,
pour prendre des photos. Je ne m’attardais pas car il ne faisait
pas bon traîner dans le coin », explique-t-il aujourd’hui.
De
retour en France en 1983, Alain Milon est très étonné de voir
fleurir à son tour le phénomène dans les sous-sols parisiens.
« D’abord à l’extérieur des stations puis, à partir de
1986, à l’intérieur même du métro sur la ligne 13. »
Travaillant le jour à sa deuxième thèse, de sociologie cette
fois, consacrée à « l’art de la conversation dans les
manuels de savoir vivre des XVIIème et XVIIIème siècles »,
le jeune chargé de cours de philo, à l’école vétérinaire de
Paris, plonge le soir dans l’univers de ces grapheurs. Il
les rencontre tous : Bando et Dee Nasty les précurseurs…
Miss Tic et Jérôme Mesnager, experts en pochoirs, aujourd’hui
exposés dans les galeries d’art ! Mais aussi le collectif
Mac Graffiti, qui ne cible qui les rideaux métalliques des
magasins. A leur contact , il décrypte leur démarche
tantôt artistique, tantôt névrotique (« certains sont
juste atteints de graphomanie, une pathologie comportementale
bien identifiée »). Mais aussi leur discours « typique
de ce que nous pourrions appeler les relégués : ceux
qui ont un territoire mais qui ne parviennent pas à faire
valoir leur droit. Et qui trouvent un exutoire dans cette
forme de provocation qui heurte l’imaginaire de propreté et
de propriété des citadins. » Nommé professeur à l’université
de Nanterre en 1993, il leur consacre un livre, publié aux
Presses Universitaires de France en 1999. Aujourd’hui,
à l’heure où les taggeurs investissent le monde de la mode.
« André a créé sa ligne de vêtement, Jon One signe chez
Agnès B », Alain Milon s’attache au déchiffrement de
nouvelles formes d’expressions graphiques : les ombres
portées de panneaux signalétiques, apparus sous l’égide de
Zeus, au milieu des années 90, les gravures sur vitre du métro
mais aussi les fresques sur camions ou les détournement de
pubs. « Autant de signes qui font le visage de la ville
d’aujourd’hui et qui trahissent les symptômes d’une société »,
conclut-il. |